Freud et l'amour
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Freud et l'amour
[Freud et l'amour
Contribution à la psychologie de la vie amoureuse
(Sigmund Freud)
Un type particulier de choix d’objet chez l’homme (1910)
Nous avons jusqu'ici laissé aux poètes le soin de nous dépeindre les conditions déterminant l'amour d'après lesquelles les hommes font leur choix d'objet et la façon dont ils accordent les exigences de leurs fantasmes avec la réalité. Et de fait les poètes ont des qualités leur permettant de venir a bout d'une telle tache avant tout une fine sensibilité, qui leur fait percevoir les mouvements cachés de l'âme d'autrui, et le courage de laisser parler leur propre inconscient. Mais du point de vue de la connaissance, quelque chose vient diminuer la valeur de ce qu'ils nous communiquent.
La maman et la putain
[...]
C'est l'un de ces types de choix d'objet chez l'homme que je vais décrire d'abord parce qu'il se caractérise par une série de « conditions déterminant l'amour », dont la coexistence n'est pas intelligible, et est même franchement déconcertante, et parce qu'il admet une explication psychanalytique simple.
1) La première de ces conditions déterminant l'amour doit être désignée comme tout a fait spécifique : aussitôt qu'on la rencontre on peut se mettre en quête des autres caractères du type. Nommons-la condition du tiers lésé; elle exige que le sujet ne choisisse jamais comme objet d'amour une femme qui soit encore libre, autrement dit une jeune fille ou une femme seule, mais exclusivement une femme sur laquelle un autre homme : mari, fiancé ou ami peut faire valoir des droits de propriété. Cette condition se montre en de nombreux cas si inexorable que la même femme peut d'abord passer inaperçue ou même être dédaignée aussi longtemps qu'elle n'appartient à personne, tandis qu'elle devient l'objet d'une passion amoureuse aussitôt qu'elle entre dans l'une des relations désignées avec un autre homme.
2)La deuxième condition est peut-être moins constante, mais n'en est pas moins surprenante. Le type ne se réalise pleinement que si elle s'ajoute à la première, encore que la première paraisse aussi se présenter très souvent seule. Cette seconde condition s'énonce ainsi : la femme chaste et insoupçonnable n'exerce jamais l'attrait qui l'élèverait au rang d'objet d'amour; seule l'exerce la femme qui d'une façon ou d'une autre à une mauvaise réputation quant a sa vie sexuelle, celle dont on peut douter qu'elle soit fidèle ou digne de confiance.
Certes, ce dernier caractère peut varier selon une large gamme - depuis l'ombre légère sur la réputation d'une femme mariée qui ne répugne pas au flirt jusqu'à la conduite notoirement polygame d'une cocotte ou d'une artiste de l'amour; de toute façon les hommes qui appartiennent à notre type ne sauraient se passer de quelque chose de ce genre. On peut en termes assez crus appeler cette condition l'amour de la putain.
De même que la première condition offre aux tendances agonistiques et hostiles l'occasion de se satisfaire envers l'homme auquel on ravit la femme aimée, de même la seconde condition, qui veut que la femme ait quelque chose d'une putain, est en rapport avec la participation active de la jalousie, qui, pour les amants de ce type, paraît être un besoin.
C'est seulement lorsqu'ils peuvent être jaloux que leur passion culmine, que la femme acquiert sa pleine valeur, et ils ne manquent jamais de saisir une occasion qui leur permette d'éprouver des sensations si intenses.
[...]
Le plus étonnant pour l'observateur, chez les amants de ce type, c'est la tendance manifeste à sauver la femme aimée. L'homme est convaincu que la femme aimée a besoin de lui, que sans lui, elle perdrait tout contrôle moral et tomberait rapidement à un niveau déplorable. Il la sauve donc dans la mesure où il ne la quitte pas.
[...]
Si l'on embrasse d'un regard les différents traits du tableau ainsi dépeint - la condition qui veut que la femme aimée ne soit pas libre, et celle qui l'apparente à une putain, la haute valeur accordée à la femme aimée, le besoin de jalousie, la fidélité qui peut d'ailleurs fort bien se renouveler avec chacun des objets formant la série - on trouvera peu vraisemblable qu'ils puissent être déduits d'une seule source. Et pourtant, si l'on approfondit par la psychanalyse l'histoire des personnes ici en question, on y parvient aisément.
[...]
Il nous incombe maintenant de justifier l'idée selon laquelle les traits caractéristiques de notre type - conditions déterminant l'amour aussi bien que comportement amoureux - ont réellement leur origine dans la constellation maternelle. C'est en ce qui concerne la première condition - non-liberté - de la femme ou condition du tiers lésé que cette tâche devrait être la plus facile.
[...]
Par contre, la seconde condition déterminant l'amour, celle qui apparente l'objet choisi à une putain parait s'opposer énergiquement à toute déduction à partir du complexe maternel. La mère apparaît volontiers à la pensée consciente des adultes comme une personnalité d'une pureté morale inattaquable, et rien peut-être n'offense autant venant de l'extérieur, ou n'est ressenti aussi péniblement, surgissant de l'intérieur, qu'un doute sur ce caractère de la mère.
[...]
Par la suite, lorsqu'il ne peut plus douter de ce qu'on lui dit, lorsqu'il ne peut plus s'en tenir a l'idée que ses parents font exception aux normes de cette vilaine activité, il se dit, raisonnant en parfait cynique, qu'après tout la différence entre la mère et la putain n'est pas si grande que cela, puisqu'en définitive elles font la même chose. Les explications qu'il a reçues ont en effet réveillé en lui les traces mnésiques des impressions et des désirs datant du début de son enfance et ont réactivé à partir de ces traces certaines motions psychiques.
Il commence a désirer la mère elle-même, au sens qui vient de s'ouvrir pour lui et à haïr de nouveau le père, comme un rival qui se met en travers de son désir; il tombe, comme nous disons, sous la domination d’œdipe. Il ne pardonne pas à sa mère et tient pour une infidélité le fait que ce ne soit pas à lui, mais au père, qu'elle ait accordé la faveur du commerce sexuel.
Le sauveur
[...]
Entre ces fantasmes qui sont parvenus à dominer la vie amoureuse réelle, et la tendance à sauver la femme aimée, la liaison semble n'être que lâche, superficielle et réductible à un fondement conscient.
[...]
En réalité, le motif de sauver a sa signification et son histoire propres, il est un rejeton autonome du complexe maternel, ou, plus exactement, du complexe parental. Quand l'enfant entend dire qu'il doit la vie à ses parents, que sa mère lui a donné la vie, des motions tendres s’unissent en lui à des motions qui luttent pour faire de lui un grand homme, un homme indépendant, et font naître le désir de restituer ce cadeau aux parents, de leur en rendre un en échange, d'égale valeur.
Tout se passe comme si le dépit du garçon signifiait : je n'ai besoin de rien venant de mon père, je veux lui rendre tout ce que je lui ai coûte. Il forme alors le fantasme de sauver le père d'un danger menaçant sa vie, s'acquittant ainsi envers lui. Ce fantasme se déplace assez souvent sur l'empereur, le roi ou quelque grand homme; cette déformation le rend capable de devenir conscient et même utilisable pour le poète.
Quand le fantasme de sauver s'applique au père, c'est de loin le sens du défi qui l'emporte; quand il s'applique à la mère, c'est la plupart du temps la signification tendre. La mère a donné la vie à l'enfant et il n'est pas facile de remplacer ce cadeau unique en son genre par quelque chose d'équivalent. Par un de ces petits changements de signification qui sont facilités dans l'inconscient - processus qu'on pourrait comparer dans le conscient, au glissement d'un concept à un autre - sauver la mère acquiert la signification, lui donner ou lui faire un enfant, naturellement un enfant tel qu'on est soi-même.
L'écart n'est pas trop grand avec le sens originel de sauver, le changement de signification n'est pas arbitraire. La mère vous a donné une vie, sa propre vie, et vous lui donnez en échange une autre vie, celle d'un enfant, qui a la plus grande ressemblance avec votre propre soi. Le fils montre sa reconnaissance en formant le désir d'avoir de la mère un fils, semblable à lui-même : ainsi dans le fantasme de sauver, il s'identifie complètement avec le père.
Toutes les pulsions, de tendresse, de reconnaissance, de concupiscence, de défi, d'autonomie sont satisfaites par l'unique désir d'être son propre père. [...]
Contribution à la psychologie de la vie amoureuse
(Sigmund Freud)
Un type particulier de choix d’objet chez l’homme (1910)
Nous avons jusqu'ici laissé aux poètes le soin de nous dépeindre les conditions déterminant l'amour d'après lesquelles les hommes font leur choix d'objet et la façon dont ils accordent les exigences de leurs fantasmes avec la réalité. Et de fait les poètes ont des qualités leur permettant de venir a bout d'une telle tache avant tout une fine sensibilité, qui leur fait percevoir les mouvements cachés de l'âme d'autrui, et le courage de laisser parler leur propre inconscient. Mais du point de vue de la connaissance, quelque chose vient diminuer la valeur de ce qu'ils nous communiquent.
La maman et la putain
[...]
C'est l'un de ces types de choix d'objet chez l'homme que je vais décrire d'abord parce qu'il se caractérise par une série de « conditions déterminant l'amour », dont la coexistence n'est pas intelligible, et est même franchement déconcertante, et parce qu'il admet une explication psychanalytique simple.
1) La première de ces conditions déterminant l'amour doit être désignée comme tout a fait spécifique : aussitôt qu'on la rencontre on peut se mettre en quête des autres caractères du type. Nommons-la condition du tiers lésé; elle exige que le sujet ne choisisse jamais comme objet d'amour une femme qui soit encore libre, autrement dit une jeune fille ou une femme seule, mais exclusivement une femme sur laquelle un autre homme : mari, fiancé ou ami peut faire valoir des droits de propriété. Cette condition se montre en de nombreux cas si inexorable que la même femme peut d'abord passer inaperçue ou même être dédaignée aussi longtemps qu'elle n'appartient à personne, tandis qu'elle devient l'objet d'une passion amoureuse aussitôt qu'elle entre dans l'une des relations désignées avec un autre homme.
2)La deuxième condition est peut-être moins constante, mais n'en est pas moins surprenante. Le type ne se réalise pleinement que si elle s'ajoute à la première, encore que la première paraisse aussi se présenter très souvent seule. Cette seconde condition s'énonce ainsi : la femme chaste et insoupçonnable n'exerce jamais l'attrait qui l'élèverait au rang d'objet d'amour; seule l'exerce la femme qui d'une façon ou d'une autre à une mauvaise réputation quant a sa vie sexuelle, celle dont on peut douter qu'elle soit fidèle ou digne de confiance.
Certes, ce dernier caractère peut varier selon une large gamme - depuis l'ombre légère sur la réputation d'une femme mariée qui ne répugne pas au flirt jusqu'à la conduite notoirement polygame d'une cocotte ou d'une artiste de l'amour; de toute façon les hommes qui appartiennent à notre type ne sauraient se passer de quelque chose de ce genre. On peut en termes assez crus appeler cette condition l'amour de la putain.
De même que la première condition offre aux tendances agonistiques et hostiles l'occasion de se satisfaire envers l'homme auquel on ravit la femme aimée, de même la seconde condition, qui veut que la femme ait quelque chose d'une putain, est en rapport avec la participation active de la jalousie, qui, pour les amants de ce type, paraît être un besoin.
C'est seulement lorsqu'ils peuvent être jaloux que leur passion culmine, que la femme acquiert sa pleine valeur, et ils ne manquent jamais de saisir une occasion qui leur permette d'éprouver des sensations si intenses.
[...]
Le plus étonnant pour l'observateur, chez les amants de ce type, c'est la tendance manifeste à sauver la femme aimée. L'homme est convaincu que la femme aimée a besoin de lui, que sans lui, elle perdrait tout contrôle moral et tomberait rapidement à un niveau déplorable. Il la sauve donc dans la mesure où il ne la quitte pas.
[...]
Si l'on embrasse d'un regard les différents traits du tableau ainsi dépeint - la condition qui veut que la femme aimée ne soit pas libre, et celle qui l'apparente à une putain, la haute valeur accordée à la femme aimée, le besoin de jalousie, la fidélité qui peut d'ailleurs fort bien se renouveler avec chacun des objets formant la série - on trouvera peu vraisemblable qu'ils puissent être déduits d'une seule source. Et pourtant, si l'on approfondit par la psychanalyse l'histoire des personnes ici en question, on y parvient aisément.
[...]
Il nous incombe maintenant de justifier l'idée selon laquelle les traits caractéristiques de notre type - conditions déterminant l'amour aussi bien que comportement amoureux - ont réellement leur origine dans la constellation maternelle. C'est en ce qui concerne la première condition - non-liberté - de la femme ou condition du tiers lésé que cette tâche devrait être la plus facile.
[...]
Par contre, la seconde condition déterminant l'amour, celle qui apparente l'objet choisi à une putain parait s'opposer énergiquement à toute déduction à partir du complexe maternel. La mère apparaît volontiers à la pensée consciente des adultes comme une personnalité d'une pureté morale inattaquable, et rien peut-être n'offense autant venant de l'extérieur, ou n'est ressenti aussi péniblement, surgissant de l'intérieur, qu'un doute sur ce caractère de la mère.
[...]
Par la suite, lorsqu'il ne peut plus douter de ce qu'on lui dit, lorsqu'il ne peut plus s'en tenir a l'idée que ses parents font exception aux normes de cette vilaine activité, il se dit, raisonnant en parfait cynique, qu'après tout la différence entre la mère et la putain n'est pas si grande que cela, puisqu'en définitive elles font la même chose. Les explications qu'il a reçues ont en effet réveillé en lui les traces mnésiques des impressions et des désirs datant du début de son enfance et ont réactivé à partir de ces traces certaines motions psychiques.
Il commence a désirer la mère elle-même, au sens qui vient de s'ouvrir pour lui et à haïr de nouveau le père, comme un rival qui se met en travers de son désir; il tombe, comme nous disons, sous la domination d’œdipe. Il ne pardonne pas à sa mère et tient pour une infidélité le fait que ce ne soit pas à lui, mais au père, qu'elle ait accordé la faveur du commerce sexuel.
Le sauveur
[...]
Entre ces fantasmes qui sont parvenus à dominer la vie amoureuse réelle, et la tendance à sauver la femme aimée, la liaison semble n'être que lâche, superficielle et réductible à un fondement conscient.
[...]
En réalité, le motif de sauver a sa signification et son histoire propres, il est un rejeton autonome du complexe maternel, ou, plus exactement, du complexe parental. Quand l'enfant entend dire qu'il doit la vie à ses parents, que sa mère lui a donné la vie, des motions tendres s’unissent en lui à des motions qui luttent pour faire de lui un grand homme, un homme indépendant, et font naître le désir de restituer ce cadeau aux parents, de leur en rendre un en échange, d'égale valeur.
Tout se passe comme si le dépit du garçon signifiait : je n'ai besoin de rien venant de mon père, je veux lui rendre tout ce que je lui ai coûte. Il forme alors le fantasme de sauver le père d'un danger menaçant sa vie, s'acquittant ainsi envers lui. Ce fantasme se déplace assez souvent sur l'empereur, le roi ou quelque grand homme; cette déformation le rend capable de devenir conscient et même utilisable pour le poète.
Quand le fantasme de sauver s'applique au père, c'est de loin le sens du défi qui l'emporte; quand il s'applique à la mère, c'est la plupart du temps la signification tendre. La mère a donné la vie à l'enfant et il n'est pas facile de remplacer ce cadeau unique en son genre par quelque chose d'équivalent. Par un de ces petits changements de signification qui sont facilités dans l'inconscient - processus qu'on pourrait comparer dans le conscient, au glissement d'un concept à un autre - sauver la mère acquiert la signification, lui donner ou lui faire un enfant, naturellement un enfant tel qu'on est soi-même.
L'écart n'est pas trop grand avec le sens originel de sauver, le changement de signification n'est pas arbitraire. La mère vous a donné une vie, sa propre vie, et vous lui donnez en échange une autre vie, celle d'un enfant, qui a la plus grande ressemblance avec votre propre soi. Le fils montre sa reconnaissance en formant le désir d'avoir de la mère un fils, semblable à lui-même : ainsi dans le fantasme de sauver, il s'identifie complètement avec le père.
Toutes les pulsions, de tendresse, de reconnaissance, de concupiscence, de défi, d'autonomie sont satisfaites par l'unique désir d'être son propre père. [...]









