L'amour du Maître1

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L'amour du Maître1

ãõÓÇåãÉ ãä ØÑÝ elmasdouri Ýí ÇáÃÍÏ 25 ãÇí - 16:28

Christian Geffray, Le Nom du Maître, Arcanes, 1997
Je n'ai certes jamais péché par excès d'optimisme mais le découragement me prend souvent devant la complexité des problèmes et le simplisme des discours politiques. La démocratie cognitive est encore bien hors de notre portée. On n'argumente pas avec l'opinion, c'est tout simplement impossible, que ce soit sur le revenu garanti, la dépénalisation du chanvre ou l'insécurité (tout ceci imbriqué), il faut venir avec un discours de rechange et surtout séduire la foule en donnant satisfaction à son besoin de reconnaissance.

L'expertise est indispensable mais ne suffit pas, on ne peut certes garder la fiction du "choix rationnel" de l'homo oeconomicus dont les phénomènes de foule sont l'antithèse, moments où l'individu est prêt à se sacrifier pour le collectif. Bien qu'on cherche à s'en débarrasser depuis sa naissance, il semble que le freudisme soit une bonne thérapie contre les visions trop optimistes ou simplistes de l'homme et pour aborder les recoins sombres de nos âmes, les tragédies collectives dans leurs dimensions symboliques, imaginaires et réelles. Contrairement à ce que Freud lui-même croyait, la psychanalyse met en évidence ce qui nous sépare du biologique et de l'animal dans les jeux de langage et la circulation de la dette, la dimension proprement humaine du désir et de la séduction comme "désir de désir".

C'est tout l'intérêt de "l'anthropologie psychanalytique" de Christian Geffray de tenter une lecture des faits ethnologiques et sociaux inspirée de "Psychologie collective et analyse du moi" de Freud ainsi que des quatre discours de Lacan, bien loin des impasses d'un freudo-marxisme de l'aliénation et des tentatives précédentes d'ethno-psychanalyse ou d'interprétations sauvages ! Le résultat n'a pourtant pas grand chose de révolutionnaire et ne fournit pas une théorie complètement aboutie ni satisfaisante mais fournit quelques points de repère indispensables sur une demande sociale qui ne se réduit pas au service des biens. Après l'économie sauvage, réglant nos échanges avec l'ennemi, il s'agit de prendre en compte la "politique sauvage" qui nous réunit sous une même bannière, dominants et dominés, et qui prend la forme de l'amour du maître ou, comme dit Legendre, "l'amour du censeur", devenu de plus en plus problématique aujourd'hui.

- Le "Nous" et l'Opinion
Comme être de frontière, le Nous veut faire l'intermédiaire entre le monde et l'Opinion, rendre l'Opinion docile au monde, et rendre le monde, par le moyen de ses actions, conforme aux souhaits de l'Opinion [...] Dans sa position d'intermédiaire entre opinion et réalité, il ne succombe que trop souvent à la tentation de devenir flagorneur, opportuniste et menteur, un peu comme un homme d'Etat qui, bien qu'ayant une bonne intelligence de la situation, veut néanmoins s'affirmer dans la faveur de l'opinion publique. 115
Il n'y a pas de Je sans Nous, pas de parole sans langage hérité et discours adressé à d'autres devant lesquels nous sommes responsables et ne voulons pas perdre la face. Le rapport entre le collectif et l'individuel n'est pas très clair, c'est le moins que l'on puisse dire, dans la psychanalyse qui ravale la plupart du temps l'histoire collective à des histoires d'alcôve, prenant souvent un rôle anti-politique même (de l'indifférence en matière de politique) alors que pour Lacan, le collectif est le sujet de l'individuel et la névrose est bien due aux rapports sociaux, aux discours qui distribuent les places. La question des rapports de l'inconscient collectif et de l'inconscient freudien restait posée ainsi que le rapport entre l'idéal du Moi, essentiel pour comprendre le comportement humain, notamment le refoulement, et ce qu'on appelle dans ce livre l'Idéal du Nous.

Comme l'illustre la citation ci-dessus, Christian Geffray fait une lecture originale de la seconde topique de Freud ("Le moi et le ça" pour la citation, mais surtout "Psychologie collective et analyse du Moi") en interprétant la constitution des identités sociales (Nous) comme équivalent du Moi, de même que l'opinion a la même fonction collective que le ça au niveau individuel. Pour en montrer toute la pertinence il opère simplement la substitution dans le texte de Freud des mots "Moi" et "ça" par "Nous" et "Opinion". C'est bien sûr dans la compréhension de faits ethnologiques éloignés qu'on en mesure véritablement tout l'intérêt.

Cela signifie surtout que la fonction du "Nous" est imaginaire (comme Le Moi) et doit assurer notre reconnaissance sociale, soutenir notre narcissisme . Contrairement au Moi, ce n'est pas le refoulement des pulsion sexuelles (la civilisation des moeurs) qui constitue le Nous car les individus interviennent au niveau social comme identités déjà constituées et porteurs d'identifications déjà désexualisées, sinon ils seraient incapables de socialisation. Si au niveau social le ça pulsionnel est donc toujours déjà refoulé, la constitution d'un Nous exige pourtant un autre refoulement qui touche cette fois-ci l'expression de l'Opinion. Il y a donc redoublement de la fonction de méconnaissance du Moi, censure coextensive à l'exercice de la représentance et dont nous ne sommes absolument pas délivrés contrairement à ce qu'on s'imagine.

Bien sûr il faut distinguer fortement l'inconscient "individuel" et pulsionnel, le mécanisme du refoulement névrotique et celui du refoulement social qui n'ont pas la même nature mais produisent pourtant tous deux des symptômes (Marx interprète bien des symptômes sociaux). La distinction se révèle d'autant plus facile quand on s'aperçoit que les concepts de Freud sont empruntés à la politique, notamment le phénomène de "censure" de l'opinion, avant de s'en démarquer pour son usage psychanalytique. Il ne faut jamais identifier la société avec un individu et l'inconscient individuel avec un inconscient collectif. Ainsi la censure sociale ne suppose absolument pas que ce qu'elle interdit soit inconscient au niveau individuel, ni même que cela ne circule pas dans l'opinion mais elle n'en veut rien savoir. Ce qu'elle interdit, c'est que cela apparaisse au niveau du discours public. L'exemple, sur lequel nous reviendrons, c'est la censure des propos racistes et anti-sémites.

Que la censure sociale et le refoulement fondateur de l'identité collective se constituent au niveau du discours a de nombreuses conséquences. En premier lieu, qu'il n'y a d'inconscient collectif qu'au regard d'un discours particulier, relatif à un Nous et qu'il n'y a donc pas d'inconscient collectif universel. Ensuite que l'inconscient et le collectif, comme relatifs au discours, sont constitués par son principe d'exclusion. On retrouve ici Foucault attribuant le caractère de production du discours à ce qui apparaît comme son principe de raréfaction (on ne peut tout dire). Ainsi des sociétés de discours prospèrent dans le commentaire infini du même texte sacré. Enfin, on ne peut unifier l'inconscient collectif, même au niveau individuel, puisque chaque Moi s'inscrit dans plusieurs Nous.

Chaque inconscient collectif, c'est-à-dire chaque refoulement collectif, doit ainsi être rapporté à son discours constituant et au lien social qu'il instaure, ce qui ne veut pas dire qu'il est définitif pour autant. Le discours, comme le Moi, a un caractère historique de construction, passant du Meneur renversant les anciennes institutions à une nouvelle institutionnalisation qui devra connaître, à travers ses apprentissages, enfance, maturité et déclin. "Le caractère du Nous est un précipité des investissements d'objets abandonnés, il contient l'histoire de ces choix d'objets".

Il faut insister sur le caractère dialectique d'un discours qui se construit d'abord en opposition aux discours institués, comme différenciation qui s'appuie la plupart du temps sur la délégitimation des discours précédents en inversant ses refoulements. Ainsi, comme le montre Lévi-strauss, il y a toujours permutations et oppositions des mythes et valeurs des populations voisines avec qui on échange et on se bat. Ce qui est démon en Inde (Asuras) est dieux pour les Perses (Ahura) comme ce qui est démon pour eux (devas) est dieu pour les Hindous. Nous reviendrons sur ce caractère de division du discours qui exige au moins deux discours en opposition et interdit, semble-t-il, de penser un "Nous universel" et sans reste ni exclusion. "Le Nous ne saurait jamais coïncider avec le Tout de l'humanité." 147 L'humanité est toujours divisé. "Il n'y a d'âme collective que par rapport à une autre âme collective," 148 de même qu'un mot n'a de sens que par rapport à une autre mot (ce que Lacan exprime par la formule "Un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant"). On retrouve aussi Fichte : on ne se pose qu'en s'opposant.

La formation d'un Nous résulte de la suspension collective de la satisfaction et de la reconnaissance du désir. La formation d'un discours unifiant les dominés dans une communauté de sentiment contre les discours dominants exige l'investissement d'un Meneur auquel les dominés puissent s'identifier. Les dominés sont bien les acteurs de l'histoire. C'est la séparation de l'idéal du Moi des dominés avec l'idéal du Nous et la demande de reconnaissance sociale provoquée ainsi qui doit se résoudre par l'identification à un Meneur supposé "Nous aimer", apporter aux dominés la reconnaissance sociale, la satisfaction de leur idéal du Moi. "Le triomphe surgit chaque fois que le Moi en vient à incarner l'Idéal d'un Nous pour lui-même comme pour les autres". 171 Par définition, les dominés doivent renoncer au triomphe de leur Idéal du Moi "mais nulle part ils ne peuvent renoncer à croire que les meneurs l'incarnent pour eux".

La question collective est donc bien liée à l'imaginaire, au narcissisme et à l'identification, comme chacun le répète désormais, mais surtout aux discours, à leur légitimité, au sentiment de leur justice qui se ramène en fin de compte à la satisfaction narcissique de l'idéal du Moi, par sa reconnaissance sociale qui est bien le moteur de l'histoire, de la dialectique des discours.

On en a déjà tiré un certain nombre de conséquences sur la multiplicité des identités et des discours mais le plus important sans doute, c'est le caractère de méconnaissance attachée à toute reconnaissance, toute distinction, toute lecture même. C'est évident pour l'écriture manuscrite où la lecture doit ignorer les errements de la plume pour distinguer les lettres qui seules doivent être lues pour faire sens. Cette fonction de méconnaissance va au-delà de la nécessaire "clôture holistique" dont Jean-Claude Kaufmann voulait faire le paradigme des sciences sociales, en continuité avec la biologie. Le discours introduit ici une complication mais aussi une articulation plus précise autour du narcissisme ou du désir de reconnaissance. Ce n'est pas le "bonheur" qui constitue la politique mais le "besoin d'amour", aussi contradictoire que le bonheur, sinon la question serait réglée depuis longtemps ! Il n'y a pas plus de désir de vérité chez nous que chez les sauvages et pour arracher notre reconnaissance il nous faut en payer le prix humain, en sacrifiant une population rejetée comme inhumaine ou ennemie, mais aussi en méconnaissance et refoulement, dans l'identification au meneur d'abord puis dans la censure des institutions.

Faire du narcissisme et de l'idéal du moi les principes fondateurs du social, tout comme Hegel fait du désir de reconnaissance le moteur de l'histoire mène à faire de la dialectique conflictuelle entre dominants et dominés (la lutte des classes) l'objet de la politique plutôt que le service des biens, les forces de production ou le progrès

elmasdouri
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